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Le criquet : une ressource nutritive sous-exploitée au cœur du Grand Sud malgache

Le criquet : une ressource nutritive sous-exploitée au cœur du Grand Sud malgache

Sur la RN7, au sortir d’Ambositra ou dans les vastes étendues arides entre Toliara et Morondava, c’est souvent un nuage qui prend tout l’horizon. Une immense nuée de criquets en migration, telle une tempête de poussière vivante, qui transforme le ciel en un rideau mouvant. Un spectacle fascinant pour le voyageur à moto… mais un cauchemar pour l’agriculteur.

Les invasions massives de sauterelles et de criquets dans le Sud et le Sud-Ouest de Madagascar sont devenues un phénomène presque saisonnier. Elles ravagent les cultures, la production vivrière et aggravent une situation alimentaire déjà précaire pour des centaines de milliers de familles paysannes. Pourtant, dans les villages longeant les routes nationales, ce même insecte qui détruit les champs est parfois vendu, frit ou séché, comme une source alimentaire locale — une pratique ancienne mais rarement reconnue et valorisée à grande échelle.


Un coffre nutritif naturel

Les criquets et sauterelles ne sont pas seulement abondants lors de leurs envols spectaculaires : ils sont aussi remarquablement riches d’un point de vue nutritionnel.

Selon plusieurs analyses scientifiques, ces insectes comestibles sont :

  • Haute source de protéines : sur une base matière sèche, ils peuvent contenir jusqu’à 60–75 % de protéines, rivalisant voire dépassant celle de nombreuses viandes classiques.

  • Riches en micronutriments essentiels : fer, zinc, cuivre, vitamines B, ainsi que des acides gras bénéfiques pour la santé.

  • Efficientes en fer, avec des teneurs parfois plus élevées que dans la viande de bœuf.

Des études montrent aussi que 100 g de criquets ou sauterelles ont une densité énergétique et protéique comparable à celle de sources animales courantes — tout en demandant beaucoup moins de ressources pour leur « production » que l’élevage de bétail traditionnel.


Dans les villages : une pratique locale vivante

Au fil des kilomètres parcourus à moto, notamment sur la RN7, RN10 ou RN13, il n’est pas rare de voir des femmes, hommes ou enfants proposer au bord de la route des sachets de criquets frits ou séchés. Certains l’ont appris avec leurs grands-parents, d’autres avec leurs voisins — mais tous reconnaissent une chose : lorsqu’on n’a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent, ces insectes sont parfois la seule source de protéines accessibles.

Pour beaucoup, cette consommation n’est pas une « curiosité touristique » mais une réponse directe à des besoins réels : elle complète des régimes alimentaires souvent monotones, riches en glucides mais pauvres en protéines et micronutriments.


Une crise alimentaire aggravée

La région du Grand Sud malgache est l’une des zones les plus touchées par l’insécurité alimentaire.

  • À l’échelle nationale, près de 40 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique, un des taux les plus élevés au monde.

  • Dans le sud et les régions sèches, plus d’1,7 million de personnes (environ 17 % de la population) font face à une insécurité alimentaire grave, sous l’effet combiné de sécheresses prolongées, de prix alimentaires élevés et de faibles revenus.

  • Des projections récentes estiment qu’entre fin 2025 et début 2026, jusqu’à 1,8 million de personnes pourraient être en situation de crise alimentaire sévère, une condition qui s’accompagne souvent d’une malnutrition aiguë.

Dans ces conditions, l’idée de transformer les invasions de criquets — habituellement perçues comme une nuisance — en une opportunité alimentaire et économique prend un sens nouveau.


Potentiel et transformation : du bord de route à l’assiette consciente

Au-delà de la consommation locale traditionnelle, des possibilités de transformation alimentaire existent, et pas seulement pour les circuits de subsistance :

🔹 Farines protéinées : séchées puis réduites en poudre, les criquets pourraient être intégrés dans des biscuits, bouillies ou barres énergétiques nutritives, comme le montrent des projets alimentaires à base d’insectes ailleurs en Afrique.

🔹 Produits dérivés enrichis : mélangés à des céréales locales, ces farines insectes pourraient enrichir la valeur nutritionnelle des repas traditionnels tout en générant de nouvelles filières économiques rurales.

🔹 Entrepreneuriat rural : des coopératives locales de collecte, transformation, séchage et vente pourraient créer des revenus complémentaires stables pour les familles vivant près des zones d’invasion.

Ce modèle pourrait même s’inspirer des pratiques en Asie ou en Afrique où l’entomophagie est déjà intégrée à des chaînes alimentaires commerciales.


En conclusion : une rencontre entre nature, culture et routes

Sur les routes poussiéreuses du Sud malgache, l’invasion des criquets n’est pas seulement un défi agricole, c’est aussi une invitation à repenser notre relation à l’environnement et à la nourriture. Dans un contexte de malnutrition persistante et de fragilité climatique, valoriser ce qui est actuellement considéré comme un fléau pourrait devenir une solution innovante et durable — si les bonnes structures, politiques et marchés sont mis en place.

Et pour le motard voyageur, cette double réalité sauvage et nourricière rappelle que, parfois, la route n’est pas seulement un chemin vers de nouveaux horizons, mais un pont entre des mondes alimentaires insoupçonnés et des réponses aux défis humains les plus profonds.

Crédit images : Top Radio Mada

Écrit par : T. Berado

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