


La 3e édition du Forum du Capital Naturel a récemment souligné une urgence claire : pour que nos économies survivent, elles doivent cesser de considérer la nature comme un réservoir inépuisable et gratuit. Mais si les stratégies nationales et les cadres financiers sont essentiels, il manque souvent un ingrédient crucial à cette transition : l'intimité avec le terrain.
L'intégration réelle du capital naturel ne se fera pas uniquement derrière des écrans de terminaux Bloomberg ou dans des rapports de développement durable. Elle nécessite une reconnexion profonde, presque viscérale, avec les écosystèmes que nous cherchons à protéger.
Aujourd'hui, nous traitons la biodiversité comme une série de KPI (Key Performance Indicators). Si cette approche mathématique est nécessaire pour la finance verte, elle comporte un risque : celui de l'abstraction. On protège mal ce que l'on ne comprend que par des chiffres.
Pour véritablement « intégrer » la nature dans une décision financière, il faut avoir ressenti sa fragilité et sa complexité. C’est ici que la déconnexion entre le décideur et l’environnement devient un obstacle à l’action efficace.

Comment briser cette barrière ? Une réponse inattendue réside dans l'immersion brute. Parcourir les pistes de Madagascar à moto, par exemple, offre une perspective que ne permet aucun survol en avion ni aucune lecture de carte satellite.
Une proximité sensorielle : À moto, il n'y a pas de carrosserie. On respire l'odeur de la terre rouge de l'Imerina, on ressent le changement brusque de température en entrant dans les forêts humides de l'Est, et on subit l'aridité du Sud.
Voir la dépendance humaine : Traverser les villages isolés permet de voir, en temps réel, comment les communautés locales dépendent directement du capital naturel pour l'eau, l'énergie et l'alimentation. C'est l'économie réelle dans sa forme la plus pure.
Mesurer l'érosion : Rouler sur les routes nationales dévorées par les « lavaka » (colonnes d'érosion, à vopir surtout le long de la RN44) fait comprendre l'impact physique de la déforestation sur les infrastructures de transport. Ce n'est plus une statistique de perte de sol, c'est un obstacle concret sous vos roues.

« Le capital naturel n'est pas un concept abstrait quand on voit une rizière ensablée par le ruissellement d'une colline dénudée. C'est une perte de rendement immédiate. »
Cette connexion intime change la donne pour le décideur économique. En étant « connecté » physiquement à la nature, l'analyse des risques change de nature :
Réalisme accru : On comprend que les solutions fondées sur la nature (SfN) ne sont pas des options cosmétiques, mais des nécessités structurelles.
Engagement authentique : L'action ne répond plus seulement à une conformité réglementaire, mais à une conviction personnelle née de l'expérience.
Vision systémique : L'immersion permet de voir les liens entre biodiversité, climat et stabilité sociale, des liens souvent fragmentés dans les rapports techniques.
Le Forum du Capital Naturel a posé les jalons de la stratégie. Mais pour passer à l’action, il faut que les acteurs financiers quittent parfois leurs bureaux. Que ce soit à travers les pistes boueuses de la Grande Île ou par une immersion locale, comprendre le capital naturel demande de le fréquenter. La prochaine grande décision financière pour la planète se prendra peut-être plus facilement après avoir ressenti la poussière d'une piste et la valeur d'une forêt intacte. Pour protéger la nature, il faut d'abord accepter de se laisser transformer par elle.
Écrit par : T. Berado

