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Just Ride Reportage / Du corail à l’étal, l’océan s’invite en sauveur dans l’assiette des Tananariviens

Just Ride Reportage / Du corail à l’étal, l’océan s’invite en sauveur dans l’assiette des Tananariviens

Antananarivo, marché d'Anosibe. Il est à peine six heures du matin, mais l'allée des poissonniers est déjà noyée sous une odeur lourde, mélange de glace fondue et de vase. Sur les tables en bois, une réalité économique surprend le visiteur : ici, les poissons venus du canal de Mozambique se vendent mieux, et souvent moins cher, que le tilapia élevé à quelques kilomètres de la capitale.

« Le poisson de mer, c'est ce qui fait tourner ma table aujourd'hui », confie Chantal, mareyeuse depuis douze ans à Andravoahangy. Devant elle, des petits capitaines et des poissons-perroquets brillent sous la lumière crue. « Les clients n'ont plus d'argent. Le poisson d'eau douce est devenu un produit de luxe, ou alors... » Elle baisse la voix, désignant d'un geste du menton un tas de petits carassins grisâtres un peu plus loin. « Ou alors, on sait d’où ils viennent, et franchement, je ne donnerais pas ça à mes enfants. »

Le secret de polichinelle des marais urbains

Ce que Chantal n'énonce qu'à demi-mot est un secret de polichinelle qui hante la santé publique à Antananarivo. Une partie importante du poisson d'eau douce bas de gamme vendu en ville provient des zones de déversement des eaux usées de la capitale : le Marais Masay, le lac Anosy et les canaux qui serpentent entre les rizières du Grand Tana. Faute de contrôles et de traçabilité, ces poissons nourris aux rejets urbains, chargés de bactéries et de polluants chimiques, finissent dans les marmites des quartiers populaires.

Face à ce péril sanitaire, le poisson maritime fait figure de ressource providentielle. Capturé en haute mer, loin de la saturation toxique des villes, il offre une garantie hygiénique que l'eau douce locale a perdue depuis longtemps. Et surtout, grâce aux volumes débarqués sur les côtes, il bat la pisciculture locale sur son propre terrain : celui des prix.

À Toliara, la science participative au millimètre près

Mais cette accessibilité du poisson de mer à Antananarivo dépend directement d'un équilibre fragile qui se joue à 1 000 kilomètres de là, sur les plages de sable blanc du Sud. C’est là que le WWF intervient, non pas avec des théories, mais avec des outils de mesure.

Dans l'Aire Marine Protégée de Nosy Ve-Androka, près de Toliara, les techniciens de l'ONG et les pêcheurs traditionnels travaillent côte à côte sur les débarcadères. L'objectif ? Sortir les règles graduées et mesurer les captures. Plus de 46 000 poissons sont passés entre leurs mains pour dresser un carnet de santé de l’océan. Les rapports du WWF révèlent une économie de subsistance devenue un pilier national : la petite pêche artisanale génère à elle seule 50 % de la valeur totale de la production halieutique de Madagascar.

Sur la plage, les données chiffrées prennent un sens très concret. Les stocks d'Amboramasake (Siganus sutor) ou de Fiantsifa (Naso unicornis), des espèces locales très prisées, tiennent bon et continuent d'alimenter les camions frigorifiques qui montent vers les Hautes Terres. En revanche, le WWF tire la sonnette d'alarme pour d'autres espèces : les poissons capturés sont de plus en plus petits. C'est le signe classique d'une surpêche qui commence à mordre sur le renouvellement des espèces.

Quand la gestion des récifs dicte le prix du marché

« Si la taille des poissons baisse dans le Sud, c'est le pouvoir d'achat qui va trinquer à Tana », résume un technicien de projet du WWF. La démonstration est implacable. La protection des barrières de corail, l'interdiction des filets à moustiquaires et le respect des repos biologiques ne sont pas des caprices d'écologistes : ce sont des leviers économiques directs.

Si la ressource s'effondre à Toliara ou Mahajanga, les volumes transportés vers la capitale chuteront, et les prix sur les étals d'Anosibe exploseront. Le poisson maritime perdrait alors son statut de bouclier anti-inflation et de sécurité sanitaire pour les ménages modestes.

De retour au marché d’Anosibe, Chantal emballe trois poissons-perroquets dans un petit sac en plastique pour une cliente. L'avenir de son commerce ne se décide pas dans les bureaux de la capitale, mais bien au bord des lagons du Sud, là où la protection de la mer valide, ou non, le contenu de l'assiette des Tananariviens.

Crédit images: Toky Berado/ Elen Marlen

Écrit par : T. Berado

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